En France, Frantz Fanon dérange encore

Article tiré du journal El Watan du 02/12/2011
samedi 3 décembre 2011
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Mardi 6 décembre marquera le 50e anniversaire de la mort de Frantz Fanon. En Algérie, comme en France, la mémoire de l’homme est devenue parfois controversée.

Considéré par les uns comme un « monument », par d’autres comme un « simple écrivain », Frantz Fanon gêne encore en France. Durant la guerre de Libération, ses ouvrages étaient saisis par la police et aujourd’hui, peu osent évoquer ouvertement l’homme et son œuvre. Même dans sa terre natale, la Martinique, Frantz Fanon dérange, lui, le chantre de l’anticolonialisme et des indépendances totales, alors que sa terre natale est pleinement département français, donc correctement « assimilée ». Les lycéens français ne le connaissent que très peu puisqu’aucun de ses textes n’est étudié en classe, à l’image de son compatriote et ami Aimé Césaire. Pour la France « bien-pensante », Césaire est resté du bon côté, mais Fanon…

« Je n’ai que très peu entendu parler de Frantz Fanon, confie Amélie, lycéenne en terminale littéraire, d’autant que même mon professeur de lettres a dû bien se renseigner avant de me fournir quelques informations sur lui. C’est vraiment dommage qu’en 2011, on doit être encore soumis au “politiquement correct”, lors de l’évocation de certains écrivains. Tout ça, parce qu’il a milité pour l’indépendance de l’Algérie, mais même cette guerre ne nous concerne plus, maintenant. Parfois, j’ai l’impression qu’elle n’est pas encore terminée… » Frantz Fanon serait même considéré comme dépassé, tant le mouvement dit « tiers-mondiste » paraît lui-même démodé.

Mal aimé

Frantz Fanon est ce mal aimé de la littérature francophone qui serait totalement oublié si les éditions Maspéro, puis La Découverte, n’avaient pas mis ses textes au goût du jour. La Fondation Frantz-Fanon tente à sa manière de ne pas laisser le « père » de Peau noire, masques blancs sombrer dans l’oubli. Créée en 2007, la Fondation a pour présidente la propre fille de Fanon, Mireille Fanon-Mendès-France. Depuis, elle s’efforce de maintenir la mémoire, de rendre au Martiniquais de naissance et l’Algérien d’adoption la place qui lui revient au panthéon des grands hommes du XXe siècle. « Il était un homme indivisible et ne saurait être réduit à une dimension particulière des luttes », a-t-elle dit lors d’une journée d’études intitulée « Lire Fanon, aujourd’hui », tenue à l’université Paris III. « Il a été antiraciste au nom de l’universalité et anticolonialiste au nom de la justice et des libertés. »

Même si le chemin pour une reconnaissance pleine et entière est encore long, Frantz Fanon suscite de plus en plus d’intérêt sur les terres même de l’ancienne puissance colonisatrice. Selon Mireille Fanon-Mendès-France, « en Afrique, en Europe, en Asie, au Moyen-Orient, en Amérique, Fanon apparaît aujourd’hui comme plus actuel que jamais. Il fait sens pour tous les militants de la liberté et des droits humains, car l’émancipation est toujours l’objectif premier des générations qui arrivent à l’âge de la maturité politique. » Frantz Fanon est devenu Algérien par amour pour ce peuple :

Tout a été dit ou presque sur ce héraut de l’anticolonialisme. Ses ouvrages sont disponibles en librairie, de même que des publications sur l’idéologue. Il y a bientôt cinquante ans disparaissait Frantz Fanon, un de ces « étrangers » devenus Algériens, par amour pour le combat contre le colonialisme français.

Au fil des années, différents hommages ont été rendus à l’auteur des Damnés de la terre, à tel point qu’il est devenu impossible de le dissocier de l’histoire du mouvement national. Martiniquais de naissance, Algérien d’adoption, il représente, avec Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor et tant d’autres, cette génération d’intellectuels qui ont combattu le colonialisme sous toutes ses formes, sous tous ses visages.

Il n’a, à vrai dire, pas d’identité propre, tant il peut s’identifier à tous les peuples opprimés, mais il a néanmoins choisi l’Algérie et son combat pour son émancipation. Malheureusement, peu se souviennent qu’il fut ambassadeur du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA). Peu savent aussi qu’il a exercé à l’hôpital de Blida-Joinville, qui porte désormais son nom. Psychiatre, il sondait également cet autre mal dont étaient victimes Africains, Antillais et Asiatiques : l’impérialisme.

Difficile d’imaginer le personnage après l’indépendance, difficile d’imaginer quelles fonctions il aurait exercées, s’il serait encore en Algérie en 2011. Algérien, il l’est devenu par amour pour ce peuple, par amour pour ces femmes et ces hommes qui ont juré de verser leur sang pour s’émanciper totalement de la tutelle coloniale, pour devenir une nation à part entière. Après une lecture de L’an V de la Révolution algérienne, ou même dePeau noire, masques blancs, il est impossible de le dissocier de la cause nationale, tant il s’identifie parfaitement à elle, tant sa pensée intérieure est complètement imprégnée de cette Algérie à laquelle il s’est voué corps et âme.

L’urgence est telle que cet anniversaire doit permettre à chacun d’entre nous de se réapproprier Frantz Fanon, de l’intégrer définitivement dans l’imaginaire collectif. On peut se demander combien d’écoliers algériens ont pu étudier en classe des extraits de ses œuvres. Si ces mêmes écoliers algériens ne jouissent pas d’un entourage soucieux d’une meilleure connaissance de notre patrimoine, il y a fort à parier qu’ils se compteraient sur les doigts d’une seule main ou presque.

Peu d’entre nous le connaissent, donc, mais chacun d’entre nous se doit de le découvrir davantage, de rêver à sa passion algérienne. Né Martiniquais, Frantz Fanon est devenu Algérien par la force des choses, et il s’agit bien de cette algérianité si chère, pour laquelle il s’est voué en devenant cet enfant de la République algérienne naissante. Parti six mois avant l’indépendance effective, il n’aura pas eu le temps de connaître la crise de l’été 1962, puis l’avènement de la République algérienne démocratique et populaire…




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