Paul Vigné d’Octon, un auteur anticolonialiste méconnu

samedi 29 décembre 2012
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VIGNÉ D’OCTON

Un utopiste contre les crimes de la République Marie-Joelle RUPP Editions Ibis Press 2009

Biographie consacrée à Paul Vigné d’Octon (1859-1943). Médecin de la Marine ayant servi en Afrique pendant l’expansion coloniale, il porte à la tribune de l’Assemblée nationale le récit des massacres perpétrés par les armées coloniales. Ecrivain de romans régionalistes et d’enquêtes journalistiques, il abandonne en 1920 la politique pour se consacrer aux doctrines naturistes et à la psychanalyse.

Quatrième de couverture

« J’ai fait ce rêve. Il y avait enfin sur la terre une justice pour les races soumises et les peuples vaincus. Fatigués d’être spoliés, pillés, massacrés, les Arabes et les Berbères chassaient leurs dominateurs du nord de l’Afrique, les Noirs faisaient de même pour le reste de ce continent, et les Jaunes pour le sol asiatique... » (La Sueur du burnous, 1911)

Ainsi écrivait Paul Vigné d’Octon, cinquante ans avant Martin Luther King.

Né à Montpellier en 1859 et mort à Octon (Hérault) en 1943, il était médecin de la Marine. Ayant servi en Afrique en pleine période d’expansion coloniale, il a été le premier à porter à la tribune de l’Assemblée nationale le récit des massacres perpétrés par les armées coloniales et ses supplétifs. Député de l’Hérault, conseiller général du canton de Lunas, maire d’Octon, il se bat sur tous les fronts des avancées sociales tout en poursuivant une carrière d’écrivain - romans régionalistes et enquêtes journalistiques. Las de ne pas être entendu, il se fait pamphlétaire pour brocarder tout autant les abus du pouvoir dans les colonies que les impérities des services de santé durant la Première Guerre mondiale dont il révèle maints scandales. Au début des années 1920, il abandonne la politique pour se consacrer à la propagation des doctrines naturistes et de la psychanalyse, alors peu connue. Utopiste, visionnaire, un demi-siècle avant Césaire, il a mis l’accent sur « le choc en retour de la colonisation » qui corrompt et avilit tout autant le colonisateur que le colonisé. Acteur et témoin, il apporte à une période cruciale de l’histoire de la République un éclairage unique sur les moeurs parlementaires et les questions-clés de son temps qui restent plus que jamais d’actualité.

Deux Ouvrages de Paul Vigné d’Octon

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Paul Vigné d’Octon

Des extraits d’un article d’André Arru pour La Libre Pensée autonome (paru en 1980)

Né à Montpellier le 7 septembre 1859 ; mort à Octon (Hérault) le 29 novembre 1943 : Médecin, écrivain, poète, journaliste, homme politique, Paul Vigné d’Octon, a été avant tout un homme de cœur et de vérité.

D’abord élève à la faculté de médecine, ses parents manquant d’argent pour lui faire poursuivre ses études universitaires, il s‘engagea dans la médecine militaire navale et passa sa thèse en 1894 en France après avoir fait des séjours en Guadeloupe et aux Antilles.

De 1884 à 1888 il servit en Afrique occidentale. Témoin des exactions dont étaient victimes les populations autochtones, dès 1886 il commença à en témoigner, sous divers pseudonymes, dans des articles envoyés au Figaro littéraire, à la Revue bleue, etc.… En février 1889 Paul Vigné, mal vu de ses supérieurs à cause de ses écrits, démissionna de la marine. Il en avait assez vu ! Il avait pris des notes, observé et consigné la vie des habitants, des colons et leurs méthodes. C’est alors qu’il décida de se consacrer à la carrière littéraire, et s’installa à Paris.

Vers la fin de 1889 son premier roman Chair noire est édité où Vigné disait sans exagération et sans emphase, “…la vie toute de tristesse d’une race traquée, trafiquée, civilisée, syphilisée et alcoolisée…”

Successivement il fait paraître en 1890 Au Pays des Fétiches, en 1892 Terre de Mort, en 1898 Martyrs lointains, en 1899 Siestes d’Afrique. Ses livres jetaient un jour cru sur la colonisation : opérations financières douteuses, ambition et avidité de nombre d’officiers et administrateurs, répression aveugle et souvent inutile etc. Il était généreux, honnête, il avait du talent, une langue claire. Rapportant avec indignation des faits, bruts ses écrits prenaient l’allure de véritables réquisitoires.

“Dans ces discours et ses écrits Vigné continuait sa campagne de dénonciation anticolonialiste. Depuis 1897, trois fois par semaine il signait une chronique dans l’Aurore de Clemenceau. A la chambre, il élargissait le débat aux crimes de l’armée coloniales et portait contre Gallieni de très graves accusations, en particulier celle d’avoir fait exécuter ”pour l’exemple“ des ministres malgaches. On comprend les violentes réactions des hommes du“parti colonial " contre lui.

Cette même année 1900 (c’est Vigné qui s’exprime) : “… fatigué de clamer depuis huit ans dans le désert du palais Bourbon, les infamies des guerre coloniales, les crimes des scélérats, des requins qui, pour en profiter, les déchaînent et les entretiennent depuis les rives du Niger jusqu’à celles du Mékong je résolus, avec l’espoir d’être mieux entendu, d’abandonner une tribune où me couvrait l’immunité parlementaire et de m’adresser au pays par celle de la presse que pouvait suivre celle de la cour d’assises sur un geste du gouvernement…”

Mal lui en prit car aucun des journaux qui dans un premier mouvement avaient accepté de publier ses articles ne consentirent à en produire une ligne. L’intervention gouvernementale était passé par là ! Vigné ne se décourage pas et réunit en un volume qu’il intitule La Gloire du Sabre l’ensemble de ses documents. “…Je le dédiais au Ministre des colonies de l’époque, officiellement responsable de tous les crimes et de toutes les infamies dénoncées.”

Le livre, imprimé à compte d’auteur, Ernest Flammarion accepte de le diffuser et d’apposer le nom de sa firme sur la couverture. Or le jour de la livraison le dépôt fut refusé et le lendemain Vigné recevait sommation de faire disparaître le nom de Flammarion de la couverture ! Des pressions ministérielles avaient opérées ! La Société d’Editions littéraires et scientifiques du docteur Labonne le sortit de ce mauvais pas. Et c’est ainsi que La Gloire du Sabre connut un certain succès, d’autant plus que l’auteur en aida la diffusion en faisant une série de quarante-cinq conférences dans la France entière. Il ne fut jamais cité en justice !

Il fait ensuite partie d’une commission d’enquête en Afrique du Nord. Il revient avec un rapport volumineux qu’il présente au ministre. Nous sommes en 1909. En 1910 le rapport n’a toujours pas eu de suite et semble bien être étouffé. C’est La Guerre sociale de Gustave Hervé qui va le publier. Les chroniques dureront de fin 1910 à juin 1912. Puis elles seront éditées en un volume de 391 pages sous le titre de La Sueur du Burnous. Vigné ne se borne pas à évoquer les victimes, il dénonce les consortiums de bandits, requins parlementaires, galonnés de tous grade, colons racistes, hauts fonctionnaires sans cœur et désireux de faire fortune, ainsi que Son Altesse le Bey qui fume sa cigarette en regardant pendre ses sujets. Les voici tous au pilori, cloués d’une plume vengeresse, parfois légèrement emphatique, une plume de publiciste au vocabulaire abondant, à l’apostrophe passionnée, aux formules redoutables qui se gravent dans l’imagination populaire.

Quoique ayant une grande admiration pour Anatole France qu’il appelle son maître cher et vénéré, il s’insurge de le voir exprimer sa satisfaction à la suite d’un voyage en Oranie en 1912. Il s’adresse à lui en ces termes : “Maître, je crois vous connaître assez pour comprendre que vous excuserez mon audace, car je vous parle au nom des vaincus africains parmi lesquels j’ai longtemps vécu et dont je connais à fond la détresse. Si vous voulez pénétrer leur pays avec leur âme pour consacrer un de ces livres exquis et puissants qui sortent de votre cerveau comme un essaim harmonieux quitte sa ruche, faites ce que je suis heureux d’avoir fait moi-même. Allez seul, vêtu de l’égalitaire burnous, à travers gourbis et douars dans la plaine et dans la montagne, acceptez la fière hospitalité du ksourien et du nomade, mangez avec eux le couscous, rongez avec eux la galette dure, cuite sous la cendre, et, vous parlant comme à un frère, ils vous ouvriront leur cœur et vous raconteront leur misères.” Eh, oui, c’est ainsi que Vigné d’Octon avait agi, apprenant les langues des indigènes, vêtu comme eux, couchant sous la tente !

Après la guerre de 1914/18 qu’il fit en temps que médecin, il publia La Nouvelle Gloire du Sabre - documents pour servir à l’histoire de la guerre 1914-1919 en deux séries.

La première série s’intitule Les Crimes du Service de Santé et de l’Etat-Major général de la Marine, suivi du Véritable scandale des pensions et de la terreur en Afrique du Nord.

La deuxième série Pages rouges est composée de quatre parties où il traite de L’Enfer des Cuirassés, des Drames de la Mer Noire, des Massacres en Syrie. Un appendice suit intitulé La Pensée libre devant la Conspiration du Silence. C’est l’histoire des manœuvres faites pour l’empêcher d’imprimer et de diffuser ses écrits.

Voici la “dédicace” que Vigné d’Octon place en tête de la première série : “J’ai dédié, en son temps, au Ministre des colonies de l’époque, ma première ”Gloire du Sabre“ consacrée aux horreurs et aux crimes de la guerre coloniale. Aujourd’hui je dédie ma “Nouvelle Gloire du Sabre”, où sont narrés quelques-uns des crimes de la grande boucherie, et établies quelques responsabilités, d’abord à nos “quinze cent mille morts”, puis à leurs veuves, à leurs orphelins, à leurs pères et à leurs mères, à leurs fiancés, aux Rachel du monde entier qui ont perdu leur enfant et ne veulent pas en être consolées ; je le dédie, enfin, aux mutilés, aux estropiés, aux infirmes, aux aveugles, aux défigurés, à tous ceux que la guerre a martyrisés dans leur chair et dans leur âmes et qui ont perdu, par elle, les plus pures joies de la vies.”

Le caractère profondément indépendant de Vigné d’Octon qui l’avait fait collaborer à La Guerre sociale et à La Bataille syndicaliste l’amena à fréquenter les milieux libres penseurs et anarchistes. Il collabora aux différents organes de la libre pensée, au Libertaire, à la Revue anarchiste ainsi qu’à Génération consciente. Il rédigea aussi quelques articles pour " l’Encyclopédie anarchiste " de Sébastien Faure.

Rationaliste, anticlérical, néo-malthusien et libre penseur, il ne ménageait pas l’Eglise : “…Malheureusement pour l’évolution et l’émancipation de l’esprit humain, les religions qui se disent les plus épurées, malgré tout le spiritualisme et le l’idéalisme affichés par elles, sont restées à l’état anthropomorphique. Témoin la religion catholique qui, fermée à tout progrès scientifique, en est encore à un Dieu fait homme dont les fidèles anthropophages mangent le corps et boivent le sang. Aucune hypostase, en effet, ne peut effacer le réalisme de l’eucharistie, et de la religion catholique.“Dieu a fait l’homme à son image” proclame-t-elle. Il est vrai que Voltaire ajoute :“l’homme le lui a bien rendu”. Mais s’il est vrai que l’homme est l’image de Dieu, en le mangeant il dévore son semblable.”

Vigné d’Octon continue à écrire jusqu’à la fin de sa vie. Courage, honnêteté, talent, ténacité, générosité, il fait partie de ces pléiades d’hommes et de femmes qui se situent hors du commun et avec qui nous aimons revivre un peu.

André ARRU

A lire aussi : un article de Paul Vigné d’Octon sur le massacre d’Ambiky (Madagascar) : http://dormirajamais.org/ambiky/



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