Cannibale de Didier Daeninckx

lundi 31 décembre 2012
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Saviez-vous qu’il y a quelques décennies, en ce siècle de progrès, on a exposé des hommes dans des zoos humains et ce, dans un pays éclairé depuis des siècles par l’esprit des philosophes des Lumières ? Un pays riche en humanité, pays de la première déclaration des droits de l’homme, pays de la Liberté, de l’Egalité, de la Fraternité… mais pas pour tout le monde apparemment. Il est des hommes qui n’avaient pas encore le statut d’êtres humains à cette époque !

Le blanc civilisateur apporta « la vérité aux sauvages, une vérité toute blanche », écrivit Frantz Fanon, dans Peau noire, masques blancs…

Cannibale est un court roman relatant ce fait historique que la société française semble avoir complètement oublié aujourd’hui… en tout cas jusqu’au moment de sa publication, en 1998. L’auteur l’avait écrit pour le 150e anniversaire de l’abolition de l’esclavage. Ce récit nous démontre que presque 100 ans après, rien n’avait été aboli en France, en tout cas dans les mentalités. Bien au contraire.

Devenues phénomène de société vers la fin du XIXe siècle et au début du XXe jusqu’à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, et même phénomène de mode, très prisé par un public lassé de voir des crocodiles et des hippopotames, les exhibitions d’êtres humains venant d’autres continents que l’européen avaient attiré un milliard quatre cents millions de visiteurs ! Bien au-delà du nombre d’habitants en France !!

1984. Un vieil homme nommé Gocéné est arrêté par deux jeunes rebelles indépendantistes car il est en compagnie d’un ami « blanc », sur une route de Nouvelle Calédonie qui le conduit à son village. Cet incident va servir de prétexte pour le vieillard qui va raconter les circonstances de cette amitié incompréhensible aux yeux des deux jeunes.

C’est donc par la technique du flash-back, que nous allons partir 50 ans en arrière : une centaine de Kanak sont arrachés à leur terre natale pour partir à Paris et « représenter leur peuple » dans un village kanak reconstitué au milieu du zoo de Vincennes lors de l’Exposition Universelle de 1931. La France a besoin de montrer la grandeur de son empire colonial et par conséquent fait venir des quatre coins de la planète des « sauvages » qu’elle va parquer comme des bêtes, derrière des grilles. Le but de ce pays civilisateur était de montrer aux Français, excités par une curiosité malsaine, les bienfaits de la colonisation.

Le groupe de kanak va être installé entre la fosse aux lions et le marigot des crocodiles, avec inscrit sur la pancarte devant leur enclos : « Hommes anthropophages de Nouvelle-Calédonie » !

« Au cours des jours qui ont suivi, des hommes sont venus nous dresser, comme si nous étions des animaux sauvages. Il fallait faire du feu dans des huttes mal conçues dont le toit laissait passer l’eau qui ne cessait de tomber. Nous devions creuser d’énormes troncs d’arbres, plus durs que de la pierre, pour construire des pirogues tandis que les femmes étaient obligées de danser le pilou-pilou à heures fixes. Au début, ils voulaient même qu’elles quittent la robe-mission et exhibent leur poitrine. Le reste du temps, malgré le froid, il fallait aller se baigner et nager dans une retenue d’eau en poussant des cris de bêtes. » (p.21)

Mais voilà que les crocodiles viennent à mourir en une nuit. Il est donc décidé par les organisateurs d’échanger avec l’Allemagne une trentaine de crocodiles du cirque Höffner contre autant de kanak ! Non, ce n’est pas une plaisanterie !

Gocéné va être séparé de sa fiancée Minoé alors qu’il avait promis à son père de ne pas la quitter des yeux.

C’est alors qu’il décide d’aller la retrouver, avec son cousin Badimoin, avant son départ en train, au péril de sa vie, dans cette ville labyrinthique qu’est Paris…

Vont-il y parvenir et revenir indemnes ?

Dans quelles circonstances va-t-il se lier avec son ami « blanc » ?

Un récit qui nous tient en haleine jusqu’au bout.

Didier Daeninckx maîtrise parfaitement l’art du récit court, chargé de suspens, construit comme une nouvelle policière, puisque les deux protagonistes se basent sur d’infimes indices pour retrouver Minoé. C’est cet art de la concision qui renforce la condamnation du colonialisme et des zoos humains qui en sont l’instrument.

Récit court, mais percutant.

On n’oubliera pas le discours de cette jeune fille communiste qui harangue les foules de l’Exposition Universelle, embarquée illico par la police :

« Vous tous qui dites « hommes de couleur », seriez-vous donc des hommes sans couleur ?(…)

Il n’est pas de semaine où l’on ne tue pas, aux Colonies ! Cette foire, ce luna park exotique, a été organisée pour étouffer l’écho des fusillades lointaines… Ici on rit, on s’amuse, on chante La cabane bamboue… Au Maroc, au Liban, en Afrique centrale, on assassine. En bleu, en blanc, en rouge… »(p.92)

L’auteur, dans ce récit, donne la parole à l’Autre, au « sauvage ». A celui dont on n’a jamais entendu la Voix.

Que s’est-il passé durant toutes ces années d’exhibitions ? Quelle a été la perception des exhibés, leur point de vue ? Rares sont les témoignages.

Ce roman, raconté à la première personne par Gocéné, nous permet d’être à l’intérieur du personnage, de découvrir ses sentiments, son incompréhension, l’absurdité et la cruauté du système colonial, de vivre cet épisode en se mettant dans sa peau de « cannibale ».

Une belle leçon sur l’amitié entre les peuples, cassant les préjugés racistes anti-noirs ou anti-blancs.

Une belle leçon sur le respect.

Voilà ce que dit Badimoin à Grimaut, un des organisateurs de l’Exposition :

« Le respect chez nous en pays kanak, il ne vient pas à la naissance comme la couleur des yeux. Il se mérite tout au long de la vie. Quand nous sommes partis à Nouméa, on nous a promis que pendant notre séjour à Paris nous resterions toujours ensemble. Que nous serions libres de nos mouvements… »(p. 96)

L’amnésie nationale permet-elle à un pays de se reconstruire ?

La preuve : quelles vont être les répercussions de ce système oppressif, cinquante ans après ?

Car ce n’est pas un hasard si D. Daeninckx met en place deux récits enchâssés : le passé se répercute dans le présent, il fait écho. 1931, 1984… même combat ! Cinquante ans après… le problème n’est toujours pas résolu et la Nouvelle-Calédonie se bat toujours pour son indépendance ou du moins pour le respect et la reconnaissance de sa culture, tellement bafouée.

Ah, notre cher pays de la Liberté…

Quand la France se réconciliera-t-elle avec son passé peu glorieux ? Quand assumera-t-elle ses actes innommables ? Car si elle ne les reconnaît pas, la haine qui sommeille éclatera à nouveau au grand jour !

Pourtant, en 1998, lors de la publication de ce livre, la France était bien fière qu’un arrière-petit-fils de ces exhibés traités de cannibales, Christian Karembeu, remporte avec son équipe « black-blanc-beur » le Mondial au football !

Une belle façon de célébrer l’abolition de l’esclavage !

En ligne sur http://www.marronnages.com/



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